Que change le numérique : sur la question des traces

Je suis en train de préparer une conférence autour de l’activité du jeune professionnel et de l’article de médiadoc 13. J’aimerais bien, dans ce cadre, définir ce qui change entre le numérique et le tangible sur la question des traces. Je n’aborderai probablement pas la question mais il s’agit pour moi de fixer les arguments sur cette question.

Cette question est au coeur de la célèbre conférence de Michel Serres donnée à l’INRIA en décembre 2007 dans laquelle il déclare notamment que « Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents ! » surtout parce que nous avons externalisé notre mémoire. Cette affirmation doit probablement être revue mais cela reste pour moi un postulat de départ.

Dans l’activité que j’ai mené, j’ai essayé d’aborder cette question d’un avant et d’un après. En premier lieu en introduisant l’activité et en cherchant à définir ce qu’est une trace avant de l’envisager dans un contexte numérique. Par exemple, un des exercices consistait à demander aux élèves comment le CPE pouvait les connaitre (des élèves de seconde).

La première année de cette activité, j’avais abordé la question de manière plus frontale, par un questions/réponses avec les élèves où je commençais ainsi :

Pour introduire le sujet, je me balade dans la salle info en exagérant le mouvement de mes mains qui se posent lourdement sur les objets dans la salle. Je pose alors la question, si je commets un crime maintenant, comment le policier saura que j’étais là ?

Dans la suite de cette séance, j’en venais à travailler sur la notion d’enregistrement, que j’ai abandonnée par la suite et que je regrette aujourd’hui, alors que je réfléchis à nouveau sur les apports possibles au cours.

Je concluais ainsi :

Après échanges, j’en arrive à la conclusion de la séance, les traces numériques sont potentiellement indélébiles, reproductibles à l’infini et accessible à tous. Le contexte disparaît alors pour celui qui les collecte, ou plutôt la reconstruction du contexte disparaît  ou devient le fait de non spécialistes.

Je reprends dons la réflexion, qu’est-ce qui change vraiment avec le numérique et j’en reviens à la conférence de Michel Serres : l’externalisation de la mémoire.

Cette externalisation ne commence pas d’aujourd’hui puisque l’écriture est déjà externalisation de la mémoire. Donc entre traces numériques et traces tangibles, il y a le support, et l’écriture. Le numérique, c’est d’abord de l’écriture, que ce soit du langage informatique (homme-machine) ou du langage de communication (homme-homme).

Il s’agit donc d’un dispositif technique (ensemble de règles, de normes, de fonctions qui visent à contraindre) qui vise à augmenter les possibilités de l’humain et l’efficacité de son action. Ce qui change aujourd’hui, c’est que ce dispositif technique, par les possibilités d’enregistrement des données personnelles qu’il a créé, devient un troisième acteur des situations de communication humaine. Le livre lui ne l’a jamais été.

La machine enregistre donc des données dans des bases de données auxquelles sont ajoutées des métadonnées, qui contextualise l’action et qui sont le cœur des traces calculées. Alors que les traces en mémoire sont des interprétations des évènements, des actions, des rencontres, des comportements dans lesquels nous avons été un jour. Ces souvenirs ne sont pas absolu.  Ils perdurent en mémoire, plus ou moins selon la force de l’évènement, et la nature et la force de l’émotion ressentie.

Ils sont l’objet de rappels récurrents comme l’odeur de la madeleine alors qu’une trace numérique est accessible uniquement par un algorithme de recherche qui peut prendre la forme d’un moteur de recherche, d’un moteur de prescription, d’un moteur de question/réponse…

La différence fondamentale, en fait, réside aussi dans le support et le fonctionnement de la mémoire. A un fonctionnement électrico-mathématique qui permet de ranger des fichiers  en arborescence s’oppose le fonctionnement physico-chimique des synapses qui transforment des perceptions en souvenirs. Et au final, pour aller dans le sens du successeur de Pierre, est-ce que ce n’est pas le monde du silicium et celui du carbone qui s’oppose ? Les limites des deux sont connues : obsolescence des formats et destruction du support contre dégénérescence biologique.

La mémoire humaine interprète au moment de l’évènement, de manière explicite ou non ou par une boucle réflexive. L’algorithme déduit de la demande de l’usager le besoin d’interprétation en recourant à des traitements statistiques ou des catégories construite par le propriétaire de l’algorithme selon des indicateurs sociologiques ou/et de points de vue, <maj 6 mai>et selon des biais cognitifs avérés ou implicites.</maj>

Le processus d’externalisation de la mémoire, indépendamment des aspects lié au monde numérique ou tangible, permet, à mon sens deux choses : être un support de mémoire et être un support identitaire.Pour le support de mémoire, la photo d’une fête de famille va déclencher en mémoire le souvenir du moment.

Alors que la photo sur la carte d’identité agit d’abord comme un support identitaire de définition de soi. Avec internet ce n’est pas une photo mais une quantité de traces, d’une granularité de plus en plus fine qui concourent à la création de ce très suggestif « homme est un document comme les autres« .

On passe donc du « tu te souviens » au « tu es ». Pour aller plus loin sur cette question lire l’article de psy et geek pour qui « L’homme n’est pas un document comme les autres. Il est un document spécifique. Il est un document qui accumule, agrège, assemble, et déconstruit les discours. Nous sommes des textes commentés par d’autres textes« .

Une autre différence fondamentale est la question du temps. Un enregistrement est potentiellement éternel notamment parce qu’il est reproductible à l’infini. Il est reproductible par copier coller du côté de l’usager et par sauvegarde du côté du serveur. Cela ne signifie donc pas qu’il est facilement accessible, mais cela signifie qu’il ne disparaît pas.

Surtout Internet permet de rendre visible, potentiellement à un public mondial, l’ensemble des écritures laissées par les internautes. Cette visibilité transcende les situations de communication où elles sont créées. Là où, en tant qu’humain, je ne peux me souvenir que de ce dont j’ai été témoin, où j’ai été présent ; avec l’écriture et avec son dernier avatar, internet, je peux aussi connaître quelqu’un grâce aux écritures qu’il laisse.

Et ces traces écrites laissées, peuvent changer de contexte. la trace laissée peut faire l’objet d’une nouvelle interprétation a posteriori. Une image signifiant un meurtre atroce peut ainsi devenir l’affiche d’un festival de musique, cas extrême qui heurte notre sensibilité mais cas réel.

Cette visibilité absolu impose aujourd’hui, il me semble, une communication standardisée. Il y a un vrai retour de la conformité.  Il faut tourner 7 fois la souris autour du tapis avant de s’exprimer.  Ce qui était rattrapable, ou circonscrit à la relation humaine auparavant, devient désormais sujet à même. Le regard d’autrui nous impose une prudence de communication qui tend à lisser les modes d’expression.

Il s’agit aussi de communiquer dans un dispositif d’écriture, adossé à une base de données, et qui va contraindre cette communication.  Enfin les usages sur les  plateformes imposent également une forme : Un autre aspect important de l’évolution récente, est la perte de l’accès à la base de données. La distinction entre back end et front end disparait avec les réseaux sociaux au profit du mur qui est désormais le seul espace d’écriture possible. On n’a plus accès à la machine, comme bientôt, avec les smartphones, nous n’aurons plus accès à l’énergie qui les mets en branle. Comme avec window déjà, le DOS s’est effacé. Nous nous éloignons de plus en plus de la machine qui devient elle-même de plus en plus transparente. Une plus grande usabilité certes mais une perte de repère sur le fonctionnement du dispositif. Les seuls accès qu’elle nous concède désormais sont les manifestations de notre présence comme les historiques google ou les fichiers de notre présence que l’on peut demander à Facebook.

Il me semble que sur cette question du temps, la machine nous impose un éternel présent de l’action au détriment de la profondeur de la réflexion.

Pour récapituler, l’externalisation de la mémoire par les dispositifs d’écriture entraine une mise en forme du document humain qui doit se conformer au dispositif dont il perd la notion et qui lui impose un présent éternel. Les traces sont donc l’élément primaire, la granularité la plus fine de ce changement.

Si un lecteur a le courage d’aller jusque là, je l’autorise à remettre en cause ce que je dis et surtout à laisser des commentaires car si je pense ne pas me tromper dans les grands traits, je ne suis pas sur au niveau du détail et je veux bien lire vos précisions.

 

Finalité de la collecte des traces

La surveillance interpersonnelle, souvent négligée dans les débats relatifs à l’informatisation de la société au profit d’autres figures de la surveillance telle que celle de la surveillance étatique ou institutionnelle et celle de la surveillance marchande, n’est certes pas née avec les NTICs.

c’est la conclusion de l’excellent article de Bénédicte Rey sur les traces numériques au sein des relations proches et du couple : entre surveillance et confiance, la gestion des frontières du privé.

J’ai beaucoup réfléchi sur cette collecte des traces en terme de situation de communication triadique : moi, la machine, autrui.

Il s’agissait, ici, d’envisager la production des traces et le contexte de leur production. C’est la logique du travail que je propose aux élèves de seconde et c’est aussi pourquoi je veux faire cette fameuse anatomie d’un status dont j’ai parlé récemment, un peu à la manière de commoncraft.

Mais j’ai peu travaillé sur la destinée de ces traces et sur les acteurs qui sont intéressés par leur collecte. C’est la conclusion de l’article évoqué que de les mettre en lumière.

La surveillance étatique est encadrée par la loi, aussi bien en ce qui concerne l’enregistrement dans les grandes bases de données de contrôle social, que pour la surveillance proprement dite (par exemple les écoutes téléphoniques). C’est la forme la  plus ancienne de surveillance et probablement la mieux acceptée, à condition qu’elle respecte le périmètre de l’Etat, comme le rappelle l’émoi autour d’échelon.

La surveillance marchande est relativement connu je crois et fait l’objet de toutes les attentions autour de l’idée de contenu et de personnalisation. J’ai toujours été frappé par ce terme de contenu qui apparaît assez tôt dans l’internet généralisé. Je dirais 1995/7. Le fait que google apparaisse à ce moment là n’est pas anodin. Tout est contenu, l’essai universitaire en pdf ou la publicité contextuelle ; le status phatique et le post de forum. Et tout est sujet à regard. C’est l’économie de l’attention et la personnalisation est l’évolution logique. Proposer du contenu qui va me séduire (et non m’intéresser comme on dit).

La surveillance s’inscrit donc dans d’énormes base de données que l’on va pouvoir agréger pour définir des profils ciblés précis (lire le livre « porte à porte » et voir comment on définit les quartiers d’abstentionnistes potentiellement de gauche). Elle s’inscrit aussi dans l’étude des historiques de navigation pour permettre d’établir des profils identifiés que l’on va nourrir de besoins, y compris dans la vie réelle. Par rapport à la surveillance étatique, la problématique est ici mondiale et est dicté par la loi du serveur, en l’occurrence américaine, la plupart du temps.

Enfin la surveillance des littles sisters (terme consacré il y a quelques années) provoquent du malaise car si on sait accepter la surveillance par les hiérarchies (nous sommes bien conditionnés), on a du mal avec la surveillance par les pairs car cela renvoie surtout à la relation interpersonnelle et au fonctionnement par cercle de secret.

Dans le cadre de l’Etat, nous avons une surveillance globale et égalitaire, dans le cadre du commerce, c’est une surveillance séductrice à la manière de la pomme d’Eve. « On veut pas mais on veut quand même ». Par contre, on veut maitriser sa communication vers les autres soi-même dans des cercles que nous avons choisis.

Est-ce que cela ne renvoie-t-il pas à trois modes de circulation de l’information que nous connaissons bien : la communication hiérarchique  (top down) qui correspond à la surveillance institutionnelle,  la communication media qui évolue des mass media vers la personnalisation (one to many vers one to one), et enfin la communication en communauté ? Si nous acceptons la surveillance les deux premiers modes de communication pour des fins que nous jugeons au final légitime, est-ce que nous ne voulons pas rester maître chez nous du troisième ?

Schéma simplifié de l’identité numérique

Je viens de réaliser un schéma sur l’identité numérique avec comme objectif d’expliquer le concept à des néophytes (en fait des enseignants). Je ne vais pas le présenter tel quel mais je vais le construire sur un tableau afin de ne pas dérouter par les partis-pris iconographiques.

L’identité numérique se construit dans une relation tri-partite. Il est important dans un premier temps de l’inscrire dans la relation. C’est le triangle qui va permettre de mettre en perspective le processus de personnalisation et son objectivation dans l’identité, qui est toujours une représentation.

Tripartite : nous avons donc un « je » que je représente par le regard de profil, en bas à gauche de celui qui voit. Nous avons aussi une plateforme qui est au sommet du triangle, représenté par un oeil tout puissant. L’analogie avec la divinité est voulue. La plateforme sait tout, vois tout, peut tout. Enfin le troisième acteur de cette relation est l’autre représenté par le regard cubiste de la femme se peignant de Picasso. Ce que je veux montrer, c’est que l’autre, et donc moi pour l’autre, sont des constructions, des approximations issus d’échanges interpersonnels ou collectifs.

Sur la relation moi/plateforme, on peut noter deux flèches qui se répondent. La première c’est le désir que je projète sur la plateforme : désir de communiquer, désir grégaire, désir d’efficacité etc. Et sur la flèche descendante, c’est le plaisir que j’en retire de la production de contenu ou de l’utilisation des outils. Chacune de ces deux flèches est doublée par le modèle économique sous jacent : gratuité des outils contre données personnelles.

Sur la relation Moi/autre, c’est classiquement le processus de communication interpersonnel qui permet d’affirmer : « je connais et je reconnais »et « je suis connu et reconnu ».

A ce processus de communication interpersonnelle s’ajoute un processus de communication à destination d’une communauté égo-centrée choisie. Je rentre alors dans une relation médiatique à destination d’une audience.

Ce qui est au coeur, c’est ce grand « C » pour contenu que j’échange et que je partage, que je mixe et transforme. Ce contenu est un objet d’échange dans une transaction dans laquelle passe de l’identité mais aussi de l’apprentissage.

Aux alentours, les grands « T » renvoie à la notion de traces que l’on pourrait voir comme des unités élémentaires d’interactions. Lesquelles sont des traces techniques (clic, défilement…) ou de communication (un status, une image).

Ce qui importe alors, c’est l’agrégation de ces traces qui vont construire un profil. Que l’agrégation soit le fait d’un processus de social engeeniring, d’un moteur de recherche, d’une reconstruction, d’une négociation ou d’un projet affirmé du « je ».

L’ensemble est inclus dans ce rond qui est celui de la plateforme, à la fois espace, dispositif de communication, agora et dans laquelle public et privé s’interpénètre. Ce rond est un espace englobant, totalisant et fermé qui vise à rendre captif ces usagers.

Il faudrait alors envisager ce schéma dans un schéma plus vaste constitué d’autant de bulle que de plateforme avec quelques bulles de dimension mondiale et aux intentions hégémoniques.

La connaissance entre publication de forme et construction d’arguments

Pourquoi créer quelque chose de neuf alors qu’il existe sur le web des bouts de code, des formules, des formes pré-établies, des objets normés, des formats, des références… que chacun peut réemployer, mashuper, ré-agencer, agréger, copier-coller… ?

Ecrire/créer aujourd’hui c’est donc reprendre de petits objets à disposition. Cela a toujours été le cas car il est plus économique de reprendre à partir de l’existant que de créer ex-nihilo. Ce qui change, c’est justement la mise à disposition. Dans l’ancien mode de la #connaissance, en même temps que l’on créait sa connaissance, on s’appropriait ces formes en même temps qu’était inclus dans cette appropriation le mode d’emploi de l’usage de ces formes.

Avec Internet et le nouveau mode d’accès à la connaissance, les objets sont tout prêt pour l’usage sans pour autant que le mode d’emploi les accompagne. Pourquoi apprendre à traduire alors qu’il y a reverso ? Par contre je ne suis pas persuadé que l’on apprenne à parler en langue étrangère par ce moyen ?

En gros les objets sont à disposition, mais pas le mode d’emploi. Finalement, on en revient aux problématiques rencontrées par le premier #management des connaissances qui a très bien su structurer les connaissances dans des bases de connaissances, qui a su créer aussi des bases d’inférences, mais qui n’a pas su apprendre aux usagers à s’en servir. Il a fallu en revenir aux communautés de pratiques et à la mise au premier plan de la conversation pour voir le KM avoir une certaine efficacité.