Le théâtre

Aux sketchs à la française, puisant dans l’univers du théâtre et des chansonniers, il a su instiller son sens du rythme et du tutoiement, si cher au stand-up américain.
Jamel Debbouze a popularisé via ses scènes ouvertes une tradition perdue depuis les années 90 : celle des cafés-théâtres, où le rire se voulait collégial . Le stand-up met en lumière la personnalité du comique, que l’on vient écouter parler de sa propre vision de la société. On rit entre femmes, entre bobos, entre jeunes de quartiers populaires. Un humour clivant, mais aussi plus parlant pour bon nombre de spectateurs, qui se retrouvent dans cet art de rire de soi, entre soi. La culture populaire a longtemps préféré un humour plus universel, mêlant au comique de situation, des histoires puisant dans le quotidien de tout un chacun. Quant aux cibles longtemps favorites des humoristes, le pouvoir et les institutions, elles ne craignaient ni l’humour noir ni la provocation. S’ils se rejoignent dans l’irrévérence, ils s’éloignent dans l’interprétation : là où Desproges théâtralisait ses postures de misanthrope, pour éviter toute ambiguïté à son discours, Gaspard Proust puise dans une personnification de l’humour très américaine. Pour faire rire de nos jours, on ne raconte donc plus d’histoires, mais ses propres vérités. On ne s’adresse plus au public, on s’amuse avec lui. C’est ainsi qu’au fil de ces nouveaux spectacles, la trame narrative épouse souvent une réflexion autocentrée où se côtoient, au gré des sketchs, des personnages volubiles, névrosés, toujours entre fiction et réalité. Puiser dans ce qu’il y a de plus intime, une façon pour ces nouveaux comiques de se singulariser. Car là où les humoristes des années 80 et 90 n’étaient qu’une poignée dans les médias, les nouveaux agitateurs du rire français brillent par leur nombre et leur ubiquité. Nul besoin de chercher le rire, il s’invite avec ses gros sabots dans notre quotidien, au petit matin à la radio, en début de soirée à la télévision. Dès la première phrase, l’humoriste doit installer son univers, lançant une course aux bons mots, sur lesquels il sera noté par des jurés. La Palme est attribuée à celui qui aura fait rire le plus grand nombre. Intimidant, non ? Du côté du Comedy Club, pas de notes mais une salle plus petite, entièrement éclairée, au sein de laquelle les humoristes font leur baptême du feu, à la fois sur scène et en prime time sur Canal +. D’autant qu’à la différence de leurs aînés, ces humoristes doivent se plier à de nouveaux éléments de langage imposés. « La bien-pensance médiatique a convaincu certains artistes qu’on ne peut pas rire de tout. Une autocensure se crée, on a le sentiment de devoir sans cesse prendre des gants » . « l’humour ne sert plus à rien, sinon à faire rire », constate Georges Minois, dans son Histoire du rire et de la dérision.
Du déjà-vu pour ne pas cliver. « À la télé, tout est figé. Il faut faire attention à ce que l’on dit, tout en restant drôle et incisif.
Le politiquement correct aura-t-il raison de la liberté d’expression ? Pas certain. Mais Nawell Madani le sait, la prudence est vertu lorsque l’on chahute le politiquement correct. Moi ce qui m’intéresse, c’est d’interroger la norme. On nous a imposé après le 13 novembre une façon de réagir, l’émotion qu’il fallait avoir via les médias et la télévision, affirme-t-elle. J’ai ressenti le besoin de décaler le point de vue et d’aller regarder les choses autrement. Notre métier, c’est aussi de tirer la sonnette d’alarme quand on sent que tout le monde se met à hurler avec les loups. » .
À la question, rit-on des mêmes choses qu’autrefois, la réponse serait ainsi nuancée. Si ces nouveaux comiques confient ne rien s’interdire, ils pratiquent toutefois l’humour corrosif avec moins de légèreté. Coluche y avait répondu en son temps : « Tant qu’on fait rire, ce sont des plaisanteries. Dès que ce n’est plus drôle, ce sont des insultes. » Quand l’art de faire des bons mots rejoint l’intelligence du propos.