Lectures et relectures

J’ai revu dernièrement avec plaisir l’armée des douze singes de Terry Gilliams. C’est un film que j’avais adoré à sa sortie au point de le voir une dizaine de fois avec toujours autant de plaisir.

Le revoir aujourd’hui a été une expérience étonnante car je n’ai pas revu le même film qu’il y a 10 ans. J’avais en effet le souvenir très fort d’avoir à faire à une machine paranoïaque (un peu comme les films de Nolan) sur le voyage dans le temps. Le voyage dans le temps est un classique fondateur de la science fiction qui renvoie à peu près toujours à la même problématique, voyager dans le temps change le futur. Ce paradoxe temporelle a pu rencontrer une autre problématique, qui a pu être exprimé ainsi « si on pouvait revenir en arrière pour tuer Hitler, que se passerait-il ? » C’est l’uchronie. C’est ce procédé qui me semblait au coeur du film.

Il s’agit alors de savoir si c’est James Cole qui a donné l’idée de détruire l’humanité par le virus alors même que il vient du futur et subit les conséquences du virus mortel. On mélange alors cause et conséquence. Nous sommes donc dans une impossibilité logique qui est elle-même de la logique. C’est l’escalier sans fin de Escher qui symbolise le mieux cette boucle temporelle dont on ne peut s’échapper. La prison dans laquelle croupit Cole est alors cette boucle.

Cette boucle, plus que le voyage en lui même est celle de l’enfant Cole assistant à la mort de l’homme Cole. Comme l’homme qui court avant de s’effondrer vient de derrière l’enfant, le futur est le passé de l’enfant. Infiniment cette scène sera rejouée sans que l’on puisse savoir si on peut en sortir. On assiste alors à la négation du temps car jamais le voyage dans le temps n’est remis en question. Et sans cette remise en cause, la boucle perdure.

Le film semble suggérer un échappatoire. Chaque voyage recommencé apportant de nouvelles informations, on peut alors supposer que l’enchaînement des évênements dans la boucle se reconfigure à chaque voyage. On se plaît alors à imaginer l’homme Cole gagnant à chaque voyage un ou deux centimètres sur sa cible, jusquà remonter le courant du temps à sa source et l’empêcher d’ouvrir le flacon. L’image du saumon vient à l’esprit, mais que d’énergie pour gagner ces centimètres. Et surtout rien ne garantit que on puisse retrouver la linéarité du temps et qu’on ne soit pas dans autant de boucles qu’il y a d’histoires possibles.

J’avais adhéré à ce film et j’avais construit ce discours à une période où j’était très influencé par Philippe k. Dick (j’ai tout lu ou presque). Avoir une vision aussi paranoïaque me semble alors cohérent avec les influences dickiennes.

Le film que j’ai vu il y a 10 ans était un film de science fiction avec les codes du genre. Le film que j’ai vu il y a peu n’est plus un film de science fiction. Que s’est-il passé ? Bien sur, ce n’est pas le film qui a changé, c’est moi et ma lecture du film. Je ne suis plus uniquement dickien, mais j’ai désormais une culture plus affinée et plus complexe. J’ai 10 ans de plus et l’histoire qui va avec !

Le film n’est plus un film de science fiction pour moi. Il empreinte les codes de l’expressionnisme (très important il me semble chez Gilliams) et aussi du baroque (tout aussi important.) Je pense que la musique est importante dans ce changement de perspective. Je vois désormais plus de parenté avec Murnau ou avec les films français des années 70 (je ne sais pas pourquoi, la caméra, les couleurs peut être). Pas très loin du Blade Runner de Ridley Scott qui n’est plus non plus un film de science fiction pour moi. La seule définition que je pourrais donner alors, c’est que les films de science fiction sont aujourd’hui démodé par le progrès technologique et sociale. Ils ont pu être un ferment de cette évolution mais ils sont dépassés. Pas l’armée des 12 singes, ni d’ailleurs Blade Runner.

La lecture que je fais aujourd’hui est en fait que j’ai vu un film sur le cinéma et sur le rapport entre le spectateur et le réalisateur, entre celui qui lit et celui qui écrit avec en interface l’écran. Le regard de l’enfant à la fin, c’est le spectateur qui regarde la dernière scène du film. L’écran noir est affiché mais le regard est encore dans le film à la manière de l’expression « le silence après la musique, c’est encore de la musique ».

Le spectateur regarde le futur ; Cole lui veut « être dans le présent ». Est-ce à dire que Cole veut quitter son rôle de spectateur, cet enfant qui regarde et qui est du passé dans le temps normal et non celui de la boucle et redevenir un acteur, quelqu’un qui forge le présent ?  il veut faire le choix d’un présent et non plus diverger entre deux présents  – « je veux plus rien savoir du futur, je veux redevenir un homme comme les autres » (1h33). Est-ce alors l’acteur Bruce Willis qui parle et qui veut quitter son personnage ?

Nous sommes alors plongé dans des  jeux décrans qui se répondent. Le rapport aux temps devient alors là aussi un jeu d’écrans parmi d’autres : écran du passé, écran du futur, écran du présent (mais lequel). Et vers la fin cette scène où les écrans se regardent en abyme. Les deux acteurs principaux regardent une scène des oiseaux d’Hitchcock dans lequel les deux acteurs principaux regardent le temps inscrit dans l’arbre. Et cet écran deviennent un support pour cet autre écran qu’est la mémoire – « j’ai déjà vu ce film » dit Cole dans sa boucle d’écrans.

« le film est toujours le même, il ne change pas mais à chaque fois il est différent car on est différent » dit Cole quand il visionne les oiseaux. C’est je pense la scène centrale de ce film pour moi dans ce temps présent qui est le mien.

Et là je me dis que je suis en train de regarder un film dont le message central dit qu’un film ne change pas et que seul mon regard de spectateur change avec le temps alors que dans le même temps je m’interroge sur ce film que je regarde et qui n’est plus le même que celui que j’ai vu il y a 10 ans, alors que Bruce  Willis dit que… Gary Grant dit que…

« C’est de la poésie » dit Catherine en cueillant les roses de la vie.