L’art abstrait serait supérieur à l’art figuratif : c’est le concept qui sous-tend le suprématisme, mouvement artistique russe par le peintre Kazimir Malevitch qui a ensuite été théorisé par lui-même avec le poète Vladimir Maïakovski dans un Manifeste, deux ans plus tard. L’ineffabilité du changement impliquait et tiraillait sur l’incontestable, renouvelant et amenant au niveau de la conscience les aspects caméléonisants de la conception artistique, dans cette morsure d’essentialité et d’absolu qui faisait de l’artiste un artiste cultivé d’un nouveau médium artistique, conscient et loin des filtres de la virtuosité esthétique. Reconnaître la valeur de l’avant-garde, identifier dans l’innovation les précédents d’une pensée ancienne, rend le progrès extrêmement difficile à apprécier, surtout du point de vue d’une vision dénuée d’artefacts et qui se prive des formes sinueuses du corps humain, des nuances évocatrices d’un paysage pour laisser place à la substantialité du carré ou du cercle.

De quoi s’agit le suprématisme ?

Le carré noir sur le fond blanc était la première forme d’expression de la sensibilité non-objective, carré : sensibilité, fond blanc : rien, ce qui est en dehors de la sensibilité. Pourtant, la grande majorité des gens considérait l’absence d’objets comme la fin de l’art et ne reconnaissait pas le fait immédiat que la sensibilité devient forme. Les avant-gardes portent en elles le germe d’un nouveau sentiment, dépouillé de toute vision figurative superflue : on découvre la préciosité d’un art sans compromis, d’un art comme fin en soi. Les pierres angulaires du mouvement artistique russe, dirigé par le peintre Kazimir Malevič, ont été théorisées et publiées dans le Manifeste du suprématisme, suivi de l’essai. Le suprématisme, c’est-à-dire le monde de la non-représentation, écrit en collaboration avec le poète et dramaturge soviétique Vladímir Vladimirovič Mayakovsky. Le suprématisme dépasse les limites d’un art objectif, représentatif et lié au lien fictif et illusoire qui donne à l’art un but, qu’il soit politique ou religieux.

Le “Manifeste du suprématisme” : des idées

Le manifeste du suprématisme de Kazimir Malevič, doit sa forme littéraire à sa collaboration avec Vladímir Vladímirovič Majakóvskij, dont l’union des esprits et des intentions a soutenu la force suprématiste avec la publication à Saint-Pétersbourg de l’essai. Le suprématisme, c’est-à-dire le monde de la non-représentation. Le suprémaciste reconnaît la primauté de la sensibilité dans les arts figuratifs : la représentation figurative d’un phénomène, aussi objective et proche de ce que les sens produisent, n’est pas de l’art, puisque la sensibilité est complètement détachée de l’environnement dont elle est issue. La concrétisation de la sensibilité, c’est-à-dire le rendu figuratif et concret d’un mouvement d’inspiration sensible et inhérent, n’existe pas et se traduit en tangibilité par une concrétisation du reflet de la sensibilité médiée par une représentation naturelle, fictive et fallacieuse. Le rejet du non-art, de l’objectivité du médium représentatif, se traduit par l’hégémonie d’une prédilection pour la non-objectivité, utilisable grâce à l’utilisation d’un instrument expressif, capable de donner pleine voix à la sensibilité, et donc étranger à l’objectivité concrète : l’artiste a jeté les idées, les concepts et les représentations, pour n’écouter que la sensibilité, comme une adhésion indispensable à la forme maximale du suprématisme, abandonnant ainsi le lest de la réalité aimée. Malevitch attribue exclusivement un mérite dialectique au naturalisme académique consacré, au naturalisme des impressionnistes, au cézannisme et, enfin, au cubisme, qui au-delà de la haute valeur artistique n’a pas du tout contribué à la définition d’une valeur spécifique de l’œuvre d’art. L’intuition suprémaciste, dans la complexité de ses innombrables renoncements, abritait la grandeur d’une nouvelle nécessité, attentive à l’intimité naturelle de l’art et à cette reconnaissance presque sacrée et purement idéale d’une nature sensible qui s’exprime à travers l’utilisation de formes géométriques absolues, avec l’emploi de couleurs vives et claires. L’observation par Malevič de la virtuosité comme arme invincible pour séduire le spectateur, qui, ignorant totalement la sensibilité inspiratrice inhérente à l’œuvre d’art, se contente d’observer sa reproduction émulative de choses innombrables, semble curieuse. La renaissance, l’arrivée vers un art libéré des contours oppressants de la représentation figurative s’est avérée difficile, complexe dans l’ordre d’un parcours qui à partir de l’esprit doit douloureusement passer du pinceau à la toile. Le renoncement, la soumission à la sensibilité pure ont été très critiqués par les contemporains, reconnaissant dans le choix suprémaciste le succès nihiliste, le démembrement d’un système complexe qui dans l’histoire de l’art avait évolué vers des formes de plus grande complexité, défiant la nature par l’émulation et par l’utilisation de techniques complexes et d’exercices pratiques continus, jusqu’à atteindre une maturité orientée vers des figures articulées et nombreuses. L’esprit de l’art, l’esprit pur et natif de toute ferveur intérieure, nie dans l’absolutisme suprémaciste toute volonté d’assujettissement : l’art n’est plus reconnu comme un instrument de narration des coutumes, de l’histoire et des événements religieux miraculeux ; la pureté de l’instrument artistique nie la chose, s’affirmant en soi pour soi, se rebellant contre la dictature de la représentation historique, dépourvue de sensibilité et redondante de concepts. L’invention de l’avion est née de la sensation de vitesse, de vol, qui a tenté de prendre une forme, une figure : l’avion n’a pas été construit pour transporter des lettres commerciales entre Berlin et Moscou, mais pour obéir à l’impulsion de la perception de la vitesse. La tentative de diffuser une nouvelle sensibilité a incité Malevič à entreprendre d’importantes missions dans diverses académies et instituts de culture russe, dans la conviction pressante de moderniser l’État soviétique dans un sens suprémaciste. Le tourbillon d’avant-garde a conduit le peintre russe en prison à l’époque stalinienne, mais ses intuitions intellectuelles ont eu une influence considérable sur les grands mouvements d’avant-garde européens, tout comme le Bauhaus et Der Stijl.